La liaison de ferroutage entre Dunkerque, Lyon et Piacenza entre en phase commerciale dès septembre 2026. Portée par Delta Rail, filiale du groupe Modal, cette desserte régulière vient prolonger vers la côte d’Opale le corridor ferroviaire qui relie déjà Lyon au nord de l’Italie. Une évolution qui renforce la position du port de Dunkerque comme hub intermodal, à l’interface entre les échanges maritimes vers le Royaume-Uni et les flux terrestres longue distance.
Un terminal de nouvelle génération à Loon-Plage pour accueillir le trafic
Le futur terminal de ferroutage, implanté sur un site de 9,6 hectares à Loon-Plage, à proximité des terminaux maritimes DFDS, constitue une plateforme intermodale dédiée au transport combiné rail/route pour les remorques et caisses mobiles. Sa livraison est attendue pour la fin du mois d’août, afin de tenir l’échéance de mise en service opérationnelle en septembre. Le site a été conçu pour recevoir des trains de 750 mètres et permettre le transfert annuel de 50 000 unités de transport intermodal (UTI) depuis la route vers le rail. Ce chiffre illustre l’ambition des promoteurs du projet : capter une part significative des flux qui empruntent aujourd’hui l’axe autoroutier A7, saturé et fortement émetteur de CO2.
Le chantier, piloté conjointement par Dunkerque-Port et le groupe Modal, a respecté un calendrier serré. La structure d’essais des équipements de manutention a été validée au printemps, et les essais de chargement se sont déroulés durant l’été. Les équipes s’attellent désormais aux dernières finitions : signalisation, éclairage des zones de stockage, et raccordements réseaux. La configuration du site, avec ses deux voies de chargement en impasse et sa zone technique, permet des opérations simultanées sur plusieurs rames, un facteur clé pour garantir la fréquence envisagée.
Le choix de Loon-Plage n’est pas anodin. La parcelle se situe au plus près des postes à quais utilisés par DFDS, ce qui facilite les correspondances avec les navires à destination de Douvres. Pour les chargeurs, l’intérêt est double : réduire le recours au transport routier sur le segment Dunkerque-Lyon, et fiabiliser les délais sur l’axe transmanche, souvent perturbé par les conditions de circulation. Le terminal dispose par ailleurs d’une réserve foncière pour un éventuel doublement des capacités, si la demande suit.
Des équipements de manutention dimensionnés pour la performance
La manutention des remorques est assurée par des portiques sur pneus, capables de soulever des charges de 40 tonnes. Les caisses mobiles, elles, sont prises en charge par des chariots cavaliers, plus souples pour les mouvements internes sur les aires tampons. L’ensemble est piloté via un système de gestion intégré, qui permet un suivi en temps réel des mouvements et réduit les temps d’immobilisation des rames. Les allées de circulation ont été dimensionnées pour éviter les croisements entre les engins et les poids lourds, un point de sécurité crucial dans ce type d’infrastructure.
Le terminal a été conçu pour fonctionner de manière continue, avec des créneaux d’ouverture étendus, y compris le week-end, afin de s’adapter aux cadences des opérateurs ferroviaires et aux impératifs des chargeurs. L’objectif affiché est d’atteindre des temps de transbordement compétitifs, comparables aux meilleures installations européennes. La fluidité des opérations à quai est déterminante pour respecter les horaires de départ des trains, notamment vers l’Italie où les sillons sont particulièrement contraints.
Le corridor Dunkerque-Lyon-Piacenza : une offre pensée pour les chargeurs
La ligne régulière exploitée par Delta Rail reliera le port de Dunkerque à la plateforme logistique de Piacenza, au nord de l’Italie, avec un arrêt à Lyon. Ce service commercial prolonge le corridor ferroviaire existant entre Lyon et l’Italie, qui connaît déjà un trafic soutenu. L’extension vers le littoral du Nord permet de connecter l’axe méditerranéen aux lignes maritimes transmanche, mais aussi aux zones de production et de distribution des Hauts-de-France. Pour les donneurs d’ordre, cette liaison offre une alternative crédible aux flux routiers sur un trajet de plus de 1 000 kilomètres, qui mobilise un chauffeur pendant deux jours.
Delta Rail, filiale du groupe Modal, est un opérateur ferroviaire de proximité agréé, positionné sur les trains complets et les services dédiés. La société s’appuie sur des locomotives électriques et sur des conducteurs habilités à circuler sur le réseau italien, un avantage compétitif non négligeable pour une offre de bout en bout. La liaison sera proposée à raison de plusieurs allers-retours par semaine, avec un temps de parcours annoncé qui devrait se situer sous la barre des 24 heures pour un acheminement complet, y compris le transbordement à Lyon. Les équipes travaillent à réduire encore ces durées, en optimisant les créneaux de passage sur le nœud lyonnais.
L’arrivée de ce service change la donne pour le port de Dunkerque. Historiquement tourné vers le trafic de vrac et de conteneurs, l’établissement portuaire structure désormais une offre « combiné » qui intéresse les chargeurs de l'agroalimentaire, de la grande distribution ou de l’automobile. Le port dispose d’une desserte ferroviaire performante et de connexions vers les grands bassins de consommation européens. La liaison vers Plaisance, zone logistique intégrée au réseau intermodal Transfesa, ouvre la porte vers le nord de l’Italie, région dense en sites industriels et en entrepôts.
Une organisation technique maîtrisée à Lyon
Le point de rupture de charge à Lyon est géré en synergie avec les installations existantes. Les remorques déchargées sur le site de Delta Rail peuvent être prises en charge par des entreprises de transport routier régional pour une distribution capillaire dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Cette organisation modulaire permet d’alimenter le train avec des flux locaux, tout en assurant une correspondance efficace pour les chargements complets en provenance ou à destination de l’Italie. Les quais de transbordement lyonnais ont été équipés pour traiter rapidement les remorques de 4 mètres de haut, qui imposent des contraintes spécifiques sur le plan des gabarits.
La coordination des horaires entre les équipes italiennes, lyonnaises et dunkerquoises est un chantier permanent. Les responsables exploitation travaillent sur une trame horaire glissante qui permettrait d’absorber les retards éventuels sans impacter les correspondances maritimes du port de Dunkerque. Cette souplesse est un argument de taille face à la route, dont les perturbations sont souvent plus imprévisibles. L’objectif est de proposer aux clients une offre fiable et tracée, avec un suivi des unités de chargement en temps réel, de la prise en charge au dépôt chez le destinataire.
Acteurs et gouvernance : le rôle clé du groupe Modal et de Dunkerque-Port
L’initiative est le fruit d’une coopération étroite entre le groupe Modal et Dunkerque-Port, qui ont créé une société commune pour développer et exploiter le terminal. Le groupe Modal, maison mère de Delta Rail, est un acteur important du transport combiné en France, avec des filiales actives sur tout le territoire. Son expertise dans l’exploitation ferroviaire et sa connaissance des flux transalpins ont été décisives dans la conception du projet. Le partenariat avec le port de Dunkerque, qui apporte le foncier et les accès maritimes, ancre le projet dans une logique de corridor intégré. Les deux partenaires ont conscience que la réussite du service dépendra de leur capacité à attirer des volumes.
DFDS, qui opère plusieurs rotations quotidiennes entre Dunkerque et Douvres, profite directement de cette nouvelle connexion. Le ferry operator a annoncé l’arrivée d’un troisième navire sur la liaison transmanche cet été, une capacité additionnelle qui coïncide avec la mise en service de la ligne ferroviaire. Pour les chargeurs irlandais, écossais ou anglais, la combinaison du maritime et du ferroviaire offre une solution efficiente pour atteindre le sud de la France et l’Italie, en évitant la traversée de la région parisienne et les zones à faibles émissions (ZFE) qui se multiplient. Le port de Dunkerque, avec ses lignes maritimes fréquentes et son accès direct au réseau ferré, devient une porte d’entrée européenne pertinente.
L’engagement des acteurs locaux est également à souligner. La région Hauts-de-France et la CCI de Dunkerque soutiennent activement le projet, en tant que levier de réindustrialisation et de création d’emplois. Le terminal de ferroutage devrait générer, à terme, plusieurs dizaines d’emplois directs et indirects, dans la manutention, la maintenance et l’exploitation ferroviaire. Des formations spécifiques ont été mises en place avec les organismes locaux pour préparer les opérateurs de demain, notamment sur la conduite de portiques et les métiers de la gestion de terminal.
Un levier concret pour la décarbonation du transport de marchandises
Le transport ferroviaire est un axe majeur de la transition énergétique du secteur logistique, et ce nouveau service en est une illustration. Chaque train de 750 mètres est en mesure de transporter l’équivalent de 40 à 45 poids lourds, réduisant d’autant les émissions de gaz à effet de serre et la congestion sur les autoroutes. Pour les entreprises engagées dans une démarche de responsabilité sociétale (RSE), basculer une partie de leurs flux vers le ferroutage est un moyen tangible de réduire leur bilan carbone. La contribution au désengorgement des axes routiers, notamment dans la vallée du Rhône et en traversée des Alpes, est également un argument de poids.
La mobilité durable ne se décrète pas, elle s’organise. L’offre de Delta Rail intègre des contrats de performance énergétique et des bilans carbone individualisés pour les chargeurs. Des dispositifs d'aide, comme le report modal ou les certificats d’économie d’énergie, peuvent être mobilisés pour réduire le coût global du transport. Le service entend également séduire les opérateurs de transport routier eux-mêmes, qui peuvent utiliser le train pour les longs parcours et confier la partie finale de la livraison à leurs partenaires locaux. Cette approche, qui respecte le rôle du transporteur, est souvent plus facile à déployer que des schémas de rupture de charge imposés.
L’effet de levier est encore renforcé par la connexion avec les lignes maritimes. Une remorque qui arrive par bateau à Dunkerque peut être directement chargée sur le train pour l’Italie, sans passer par un camion. Cette combinaison de modes à faible émission est l’une des réponses à la réglementation européenne, qui impose de réduire les émissions du transport maritime et terrestre dans les années à venir. Le terminal de Loon-Plage, en facilitant ces ruptures de charge propre, se positionne comme un élément structurant du réseau transeuropéen de transport (RTE-T).
Quelles perspectives pour le ferroutage en France après ce lancement ?
Le lancement de ce service commercial ne doit pas être analysé comme une simple nouveauté, mais comme un signal fort pour l’ensemble des acteurs de la logistique. La France a longtemps accusé un retard dans le développement du transport combiné, par rapport à des pays comme l’Allemagne ou la Suisse. La multiplication des projets de ce type, portés par des opérateurs privés et des autorités portuaires, pourrait enfin inverser la tendance. Pour autant, le succès ne sera pas immédiat. La route garde des avantages en termes de flexibilité et de coût sur les segments courtes distances.
Le modèle économique du ferroutage repose sur des volumes conséquents et une optimisation fine des coûts d’exploitation. Les opérateurs doivent atteindre un taux de remplissage élevé pour maintenir la rentabilité de la ligne, ce qui exige une politique commerciale offensive et des offres sur mesure. La qualité de service, mesurée par le respect des horaires et l’état des remorques, est un critère déterminant pour fidéliser les chargeurs. Les premières semaines d’exploitation du Dunkerque-Lyon-Piacenza seront scrutées de près, et pourraient conditionner le déploiement d’autres services, notamment vers l’Espagne ou l’Europe de l’Est.
Plusieurs conditions doivent être réunies pour que le ferroutage se développe durablement. Une fiabilité irréprochable des trains est essentielle, avec des moyens dédiés en cas d’incident. La coopération entre les gestionnaires d’infrastructure français et italiens est également un point d’attention, pour garantir des sillons stables et compétitifs. Enfin, la formation des commerciaux des entreprises de transport à ces nouvelles offres doit être une priorité. Le savoir-faire de Delta Rail et de ses partenaires, combiné à la volonté politique affichée, laissent penser que le ferroutage a devant lui un avenir prometteur. Le rendez-vous pris en septembre, à Loon-Plage, pourrait marquer le début d’une nouvelle ère pour la logistique française.

Diplômée d’une école de journalisme parisienne et d’un master en logistique internationale, elle a couvert dix ans la supply chain, le transport routier et l’entrepôt pour des médias professionnels français et belges avant de cofonder ce briefing indépendant.